Le camp d’anniversaire des Indignés

En Espagne, manifs et assemblées populaires ont marqué ce week-end le premier anniversaire du mouvement, désormais désireux de passer de la protestation aux propositions.

Ce fut un moment de solennité et d’émotion, le point d’orgue d’une sorte de cérémonie païenne réunissant des milliers de «communiants» dans 81 villes espagnoles. A minuit pile, dans la nuit de samedi à dimanche, les Indignados ont observé deux minutes de silence pour commémorer le premier anniversaire de leur mouvement né le 15 mai 2011, à Madrid, à la Puerta del Sol, lorsqu’une poignée de jeunes avaient posé leurs tentes en clamant «Basta» aux banques et aux politiques.

Pour cet anniversaire, pas de bougies, de briquets ou de vitupérations, mais une immobilité recueillie et un «grito mudo» («cri muet») pour signifier que «ce silence est chargé de colère». Si, ailleurs dans le monde, le mouvement «du 15 Mai» a été plutôt timide, il a démontré sa vitalité dans le pays qui l’a vu naître. «Le 15-M est vivant, et avec force», titrait hier le quotidien El Pais. Des marées humaines se sont déversées dans les centres urbains sans provoquer les heurts que le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy craignait. De tous âges, la plupart des manifestants défilaient sans hâte, brandissant moult slogans : «Nous ne sommes pas des euros», proteste ce groupe de «grands-mères indignées» ; «La violence, c’est de gagner 600 euros», affiche ce jeune chômeur ; «Ecoutez la colère du peuple», brandit cet autre.

Interpellations. Les turbulences ont eu lieu dans les villes dirigées par la droite – qui dénigre à l’envi les Indignés -, où les policiers devaient évacuer les principales places avant l’aube. Ce fut le cas à Cadix, Valence ou Palma, et surtout à la Puerta del Sol où, vers 5 heures du matin hier, les charges policières se sont soldées par 18 interpellations et des blessés. A Madrid, dirigée par l’ultralibérale Esperanza Aguirre, 2 000 policiers antiémeute avaient été déployés, plus que pour la grève générale du 29 mars.

Le succès du mouvement est associé à l’intensification de la crise et à la dureté des mesures d’austérité. En un an, le nombre de chômeurs a augmenté d’environ 670 000 (un quart des actifs au total), le marché du travail a été libéralisé, des coupes drastiques ont amputé les budgets de la santé et de l’enseignement… Quoiqu’en baisse, la popularité du mouvement du «15-M» auprès des Espagnols demeure élevée : 68% des sondés approuvent les Indignados, contre 81% en juin 2011.

Mais de l’aveu des militants, l’occupation de l’espace public ne suffit plus : le mouvement veut passer de la protestation à la proposition. Luis Enrique Galindez, professeur d’intelligence artificielle de 44 ans très présent dans les assemblées de Carabanchel, son quartier madrilène, l’explique : «Jusqu’ici, nous exprimions le malaise général d’une société où la démocratie est malade ; le défi, désormais, ce n’est plus seulement de dénoncer les abus, mais de construire une alternative.»

Une myriade d’«assemblées populaires» constellaient hier après-midi, le voisinage de la Puerta del Sol en autant de «rendez-vous thématiques» : ici, on débat de la privatisation de l’eau ; là, on jette les bases d’une coopérative de chômeurs afin de faciliter leur recherche d’emploi ; plus loin, on discute sur la réforme de la loi électorale. En un an, le «15-M» espagnol n’a pas chômé. Au total, 14 700 propositions «pour changer le système» ont été approuvées lors des diverses assemblées sectorielles ou de quartiers. «Il ne s’agit pas de les envoyer au Parlement, dit cette jeune Indignée, mais de les soumettre à la société.»

L’essentiel de ce carnet de doléances vise à imposer des freins au monde de la finance (taxe sur les transferts de capitaux, mise en place d’une grande banque publique), à moraliser la classe politique (loi électorale «plus juste», non-cumul des mandats, fin des «privilèges»des politiciens, obligation pour tout élu corrompu de rendre l’argent volé jusqu’au dernier sou) et à renforcer la participation citoyenne, notamment avec la tenue fréquente de referendums.

Donquichottesque. «Ces idées, nous les lançons sur la place publique. Aux citoyens de les méditer, de les faire leurs pour forcer nos politiciens à changer de cap et cesser d’être des laquais de la finance», estime Angel Luis, producteur de télé, orateur hier d’une assemblée consacrée aux causes de la crise. Lors de la réunion, des idées à l’accent donquichottesque ont été avancées : certains proposent un audit indépendant sur «les aides publiques réelles»versées aux banques contaminées par les actifs immobiliers toxiques ; d’autres ont annoncé la constitution d’un tribunal populaire Indigné«afin que des citoyens jugent publiquement les puissants qui ont bénéficié du système».

François Musseau, Libération

http://www.liberation.fr/monde/2012/05/13/le-camp-d-anniversaire-des-indignes_818455

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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