Maigret vichyste, vraiment ?

La meilleure preuve qu’un personnage de roman existe, c’est qu’on s’en prend à lui. C’est aussi vrai, si ce n’est davantage, s’agissant du roman policier et du roman d’espionnage, genres consacrés bien que longtemps méprisés et relégués au rayon invisible de la sous-littérature. Ainsi, Jules Maigret est-il depuis peu l’objet de critiques plus ou moins virulentes et aiguës. Il y eut tout d’abord Lucas Belvaux interrogé par Le Monde à propos de son nouveau film 38 témoins :

“On entend sans arrêt dire : “Je ne te juge pas”,”Tu n’as pas à me juger”, “Au nom de quoi tu me juges ?” Ça vient un peu de Simenon, il me semble, avec la devise de Maigret, “Comprendre, pas juger”, qui est d’une lâcheté insigne. Je pense qu’il faut comprendre pour juger. On ne peut pas faire l’économie du jugement quand on vit en société. C’est une manière de revendiquer un point de vue moral. Fritz Lang jugeait.”

Bien sûr, bien sûr. A ceci près que ce n’est pas la vocation d’un haut enquêteur de la police judicaire de juger. En principe, la tache est dévolue à un autre corps de métier. Pour faire mouche, le réalisateur eût mieux fait de s’en prendre à Simenon, de créateur à créateur et d’artiste à artiste, d’autant que « Comprendre et ne pas juger » était la propre devise du romancier telle qu’elle apparaissait sur son ex-libris. Peu après, Maigret se trouvait à nouveau dans le collimateur mais cette fois de manière plus approfondie, dans l’essai riche mais touffu de Luc Boltanski Enigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes (452 pages, 23,90 euros, Gallimard). A partir d’un corpus établi autour du roman policier (résolution d’une énigme) et du roman d’espionnage (un complot est derrière toute action d’envergure), le premier se déroulant le plus souvent dans un Etat en état de paix et le second dans un Etat en état de guerre, il a essayé de voir comment on était passé d’une appréhension psychiatrique du phénomène (le délire d’interprétation paranoïaque) à une conception sociale et politique des mécanismes régissant secrètement la société. Il suffit de voir quelle littérature extravagante ont suscité depuis dix ans les attentats du 11 septembre pour comprendre que ce type de raisonnement a de beaux jours devant lui. La consultation de la fiche Wikipédia, très longue et très précise, consacrée à X-Files : Aux frontières du réel est à cet égard édifiante. On ne dira jamais assez l’influence que cette série télévisée extrêmement populaire un peu partout dans le monde a eue sur l’évolution des mentalités dans une direction de plus en plus obsidionale. Qu’il s’agisse de l’action des extra-terrestres ou des méfaits de la CIA, naturellement, mais pas uniquement. Il n’est guère d’événement désormais qui ne trouve dans les médias, et surtout sur Internet, sa traduction immédiate répercutée et amplifiée à l’infini dans le registre du complot des forces obscures, de la main cachée et des sociétés secrètes qui nous gouvernent derrière l’apparence rassurante de l’Etat-nation. On n’a pas encore mesuré les dégâts commis sur les esprits faibles, fragiles, vulnérables et souvent primaires par le slogan de X-Files « La vérité est ailleurs » et par ses succédanés selon les épisodes ou à l’étranger : « Ne faites confiance à personne », « Niez en bloc », « Croyez le mensonge », « Ils observent »…

On ne saurait mieux installer l’ère du soupçon permanent en tous lieux et en toutes choses, et l’idée que des puissances occultes tirent les ficelles des événements qui régissent notre vie quotidienne (cellule secrète au sein des services secrets, organisations parallèles infiltrés au cœur des centres de décision, Goldman Sachs etc). La vraie question posée par l’essai de Luc Boltanski est celle de l’exercice du pouvoir : qui le détient véritablement et au profit du qui ? Il s’offre en épigraphe une réflexion de Borges que l’on croirait mitonnée tout exprès pour son projet : « Que l’histoire eût copié l’histoire, c’est déjà suffisamment prodigieux ; que l’histoire copie la littérature, c’est inconcevable ». L’analyse du sociologue s’appuie sur son décryptage de quelques livres en particulier. Des romans bien sûr tel Les 39 marches de John Buchan considéré comme le prototype du roman d’espionnage (ceux qui ne l’ont pas lu mais l’ont vu à l’écran demeurent hantés par la voix : « … the thirty nine steps… the thirty nine steps… » et les histoires d’Eric Ambler, Conan Doyle, G.K. Chesterton, Poe, Stevenson, Maugham, Greene, Le Carré (encore qu’il faille faire un sort à part au génie du Procès de Kafka qui reprend l’énigme, le complot et l’enquête mais en en bouleversant l’esprit jusqu’à les priver de leur traditionnelle orientation ludique). Mais aussi Les Protocoles des Sages de Sion, pamphlet antisémite fabriqué par la police secrète du tsar et visant à « révéler » un plan de domination mondiale judéo-maçonnique. La grille de lecture de Luc Boltanski emprunte autant à Freud qu’à Durkheim, Popper, Kracauer, Ginzburg. Impossible de reprendre chacun de ses développements tant nombreuses sont les pistes qu’il ouvre. Il a des pages passionnantes, nourries aux meilleures sources, sur la révolte des intellectuels frustrés, la vieille idée selon laquelle l’excès d’hommes éduqués représente un danger pour la société, le ressentiment né du déclassement… Malgré la précision des sources, on questionnerait volontiers l’auteur sur certaines de ses affirmations secondaires, lorsque par exemple, il estime que « Le Procès est, sans doute, l’un des ouvrages après la Bible qui a donné lieu au plus grand nombre d’exégèses ». Si je me suis particulièrement attaché à Maigret, c’est que, ma foi, il ne m’est pas indifférent, non plus que son créateur. Et Boltanski lui-même le juge exemplaire comme « paradigme du héros de roman policier à la française ».Rien à voir avec son réalisme. C’est juste qu’il n’y a pas plus national que lui : Maigret, c’est la France. Pour bien le faire comprendre, Boltanski énumère tout ce qui le distingue de Sherlock Holmes ; on peut même dire qu’il est construit, volontairement ou pas, en opposition au détective-aventurier de grande classe. Petit bourgeois apolitique, Maigret est un homme ordinaire qui eût comblé Durkheim en ce qu’il illustre à merveille sa théorie de l’Etat, identifié à un groupe de fonctionnaires sui generis dont la fonction est de composer la totalité. Il est l’incarnation du neutre même. Mais Boltanski se méprend dans l’interprétation qu’il donne à un roman qu’il isole parmi d’autres : Maigret et son mort.On y assiste à une rafle dans le quartier du Marais, des arrestations en série de criminels qui ont tous des sales gueules, des allures d’étrangers clandestins et des patronymes juifs ou à consonance balkanique. Le roman ayant été écrit en 1947, le sociologue en conclut que cette description « ne peut pas ne pas évoquer les rafles réelles dont ce même quartier fut témoin ». Boltanski, qui crédite longuement le commissaire d’un « sadisme discret pantouflard », se livre à une anthropologie de Maigret et une analyse de son habitus en ne citant qu’à quelques reprises à peine le nom de Simenon alors que son chapitre est long d’une cinquantaine de pages. Comme si l’auteur avait été évacué. Eût-il davantage fait confiance à sa biographie, il se serait aperçu que, contrairement à ce qu’il assure dans une longue note, l’antisémitisme n’est pas un « problème » pour les biographes de Simenon, même s’il le fut pendant longtemps. Il n’y a pas de tabou. Ces choses ont été explorées depuis : les articles de jeunesse ont été disséqués, les stéréotypes juifs de ses romans répertoriés et analysés. Boltanski se demande pourquoi, analysant Maigret et son mortdans mon livre sur Simenon, je me suis attaché à son ressentiment vis à vis des producteurs de cinéma tel qu’il sourd de ces pages, mais pas au fait que ceux-ci ont tous des noms « à consonance étrangère ».  Tout simplement parce que c’était souvent le cas à cette époque (Morand a joué sur du velours en les guignolisant cruellement dans sa satire France-la-Doulce) et qu’il est d’autres romans, dont j’ai fait alors l’inventaire, où c’est également le cas mais de manière plus significative. Simenon laissait le réel s’inscrire lui et, après des années de décantation, le faisait resurgir sous sa plume. Il a écrit Maigret et son mort à Tucson (Arizona) après avoir vécu toute l’Occupation en Vendée. Ses souvenirs et son imprégnation du Marais remontaient aux années 1924-1929, lorsqu’il vivait 21 place des Vosges, et où il créa Maigret, quartier alors des plus insalubres et des plus déshérités, parmi les émigrés d’Europe de l’Est ; et il n’y était jamais retourné. Sous l’Occupation, aucun écrit de lui n’atteste qu’il fut antisémite et vichyste, simplement, ordinairement ou même passivement, comme le suggère Boltanski. Ou alors il faut le prouver autrement que par l’intime conviction l’idée que le personnage aurait à ce point déteint sur son créateur. Quant à savoir pourquoi le sociologue a choisi d’isoler Maigret et son mort parmi quelque soixante dix romans… Il faut le relire. Ce que j’ai fait. Le roman se déroule bien à l’époque contemporaine de son écriture (1947) dans le Marais (rue du Roi-de-Sicile) mais aussi à Bercy, Saint-Antoine et Passy, et rapporte la traque de Bronsky, Poliensky, Madok, Lipschitz, les « tueurs de Picardie », une bande de Tchèques et de Slovaques exclusivement identifiés comme tels, qui massacrent sans état d’âme les habitants des fermes après les avoir volés. Alors pourquoi Maigret et son mort plutôt qu’un autre, bien meilleur, si ce n’est pour appuyer une thèse pré-établie et aboutir à cette conclusion : les origines modestes de Maigret seraient de nature à émouvoir des lecteurs à sensibilité de gauche ( !?), ce qui serait un faux-semblant car il s’agit en fait de la tonalité anti-libérale de la gauche :

« Celle qu’elle a prise dans le vichysme, attaché à forger un compromis entre étatisme autoritaire, omniprésence de l’administration, idéologie patriarcale, traditionalisme, célébration du bon sens populaire, xénophobie et nationalisme exacerbé. Il faut ajouter, néanmoins, que le vichysme de Maigret est, comme toute sa personne, lui aussi « modeste » et, en quelque sorte, inconscient ou naturel. Maigret n’a pas, on l’a dit, d’idées politiques bien précises, encore moins d’idéologie. Rien d’autre qu’un honnête bon sens et un solide réalisme. Par inclination, il semble même qu’il serait plutôt sceptique ou même relativiste. Mais le scepticisme, le relativisme et même l’humanisme peuvent se manifester dans des moments particuliers de la vie et, surtout, de la vie intérieure, sans mettre en danger l’adhésion globale à un ordre social qui rejette ces manières d’être au monde, quand la réalité tout entière se trouve pénétrée et formatée par des dispositifs fascisants. Le réalisme n’est alors rien d’autre que la transformation de ces dispositifs en dispositions qui, en pénétrant les subjectivités, acquièrent un caractère quasi naturel »

 Et comme il a été expliqué précédemment que Maigret, c’est la France, par conséquent, la France, c’est aussi cela… CQFD.

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/05/15/maigret-vichyste-vraiment/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
This entry was posted in Books and literature. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s