Pour saluer Carlos Fuentes

Né en 1928 et mort avant-hier à 83 ans d’une insuffisance respiratoire. Bel homme, beau parleur. Excellent orateur en anglais également. Relit le Quichotte une fois par an. Hanté par le fantôme de Citizen Kane au point de s’en inspirer pour écrire La mort d’Artemio Cruz. Reconnaît l’influence de Faulkner sur les écrivains latino-américains en ce que le sentiment tragique de la défaite leur parle au plus profond. Tient que si la littérature n’enrichit pas la réalité, elle ne sert à rien. Convaincu qu’elle naît de la découverte d’une voix à laquelle l’écrivain tente de donner un corps de papier. Persuadé qu’un roman jaillit de la prise de conscience que le monde est plus vaste que nous. Voilà, Carlos Fuentes. Mais encore ? Je l’avais rencontré il y a deux ans à Paris, après l’avoir raté de peu à Mexico, afin de réaliser un portrait pour une revue. Nous avions bavardé, évoqué ses livres passés et son livre à venir, et jusqu’à mes propres doutes sur la forme de celui que j’écrivais alors (Vies de Job).

Voilà une personne qui ne sait pas dire sa gratitude au monde qui s’en va sans dire merci au monde qui vient. C’est rare, un intellectuel qui ne répugne pas à l’exercice d’admiration. Tout y est prétexte : un discours, un article, une préface… « On ne sort pas de la terre vierge, non ? » C’est chuchoté d’un ton si urbain qu’on n’imagine pas le contredire dans l’idée qu’en effet, nous gagnons à nous appuyer sur la sagesse des autres et à reconnaître notre appartenance à une tradition. Les bouleversements apportés par les nouvelles technologies sur l’organisation du temps et de l’espace ne l’affectent en rien. Le roman possède son propre espace-temps et le modèle tient bon à l’heure où, selon lui, l’espace a capitulé et le temps s’est pulvérisé en réalisme magique comme “roman de la stupéfaction”. Carlos Fuentes est celui qui invite à chercher dans le roman la réalité que l’Histoire a oubliée. L’heure tourne, nous allons nous séparer lorsqu’il me demande où j’en suis de mon prochain livre. Je m’ouvre de mon dilemme formel, celui qui raccourcit mes nuits :

   « Mais les Illusions perdues relève du roman journalistique ! Et le Quichottealors ? Je ne crois pas à la séparation des genres. Le roman est le roi des genres. Il les absorbe tous. Il peut tout se permettre car il est fait de rêve, du subconscient et de la peur de la nuit. Vous pouvez tout y mettre sans que ce ne soit jamais un fourre-tout. Allez, autorisez-vous ! Ne soyez pas si français. Sautez des siècles, personne ne pourra rien vous dire, alors qu’une biographie… ».

Ce n’était rien, quelques mots à peine, exprimant une pensée que d’autres auraient pu aussi bien pu formuler, des mots que j’aurais pu lire dans le même ordre sous une signature moins autorisée que la sienne ; mais prononcés ce jour-là sur ce ton-là par cet homme-là, ils ont suffi à me libérer d’un fardeau. Question de kairos ou, comme on dit en français, de timing. C’était le bon moment pour reprendre le Quichotte et y puiser une leçon de liberté. Quelle forme ! On l’examine sous toutes les coutures, on en mesure les audaces et l’on se dit qu’un roman est ce qu’on veut qu’il soit, voilà. En l’espèce, moins le récit d’une aventure que l’aventure d’un récit. En la relisant sous ce prisme, je l’ai prise pour une invitation à hybrider le genre romanesque, à lui faire sa fête en y mêlant les genres. J’étais venu chercher une lueur dans son regard : elle m’était finalement apparue au seul énoncé du nom de Job ; son évocation à des fins très personnelles me permit de saisir un court instant le tremblé du personnage, où sa part d’ombre se tapit ; par une étrange association d’idées, Job me permit d’oser l’interroger sur ses rapports avec ses deux enfants; ou plutôt, avec leur souvenir ; non pas des enfants morts-nés, autrefois promis à l’entracte incertain des limbes, mais des jeunes adultes l’un et l’autre tragiquement disparus, envahis par la drogue avant d’être emportés, l’un par la mort volontaire et l’autre par un meurtre atroce. Alors ce remarquable orateur qui porte toujours beau à 81 ans perdit de sa superbe ; puis il s’aida d’une gorgée d’eau pour éclaircir son timbre : « J’écris pour mes enfants morts si c’est ce que vous vouliez savoir ». C’était dit d’une voix ferme, avant de reprendre aussitôt d’une voix à peine étranglée : « Tous mes livres sont pour eux ». Et comme s’il anticipait déjà la méchante rumeur d’une vox populi qui pointa la responsabilité d’un père célèbre, d’un romancier au long cours, d’un créateur replié dans son monde, crucifié par le sentiment de la perte et de l’absence, il ajouta en partant : « J’y pense tous les matins… ». Il m’apparut alors que Job en personne m’avait donné l’une des clefs de mon enquête. Si vous n’avez encore rien lu de Fuentes, vous pouvez commencer éventuellement Territoires du temps (traduit de l’espagnol/Mexique par Céline Zins, 389 pages, 19,50 euros, Arcades/Gallimard), une anthologie d’entretiens d’une grande densité. Qu’il s’agisse de l’engagement, la mise à mort du “je” narratif par Joyce, Kafka et Proust, de l’interdiction faite aux éditeurs de supprimer ne fut-ce qu’une virgule à un auteur latino-américain car son orgueil vieil hidalgo y verrait aussitôt une insulte (passible d’un coup de boule ?), de son lointain compagnonnage avec le fantôme de Citizen Kane, de la rareté des oeuvres autobiographiques en Amérique du sud (la peur de se compromettre en consignant les secrets par écrit) et de tant d’autres choses évoquées, racontées, creusées, analysées au long de dizaines de conversations tenues sur des dizaines d’années avec des dizaines de critiques littéraires espagnols, anglais, portugais et français, c’est tout le temps passionnant. Parce que Carlos Fuentes est remarquablement intelligent (ce qui est donné à peu d’écrivains), qu’il a beaucoup vécu, voyagé, lu, observé. Et surtout parce qu’il parle aussi bien qu’il écrit, ce qui est exceptionnel.

En 1994, Fuentes invoquait la haute figure de Paz quand celui-ci déclarait que l’Amérique latine était le territoire même de l’utopie, eut-elle produit des résultats désastreux ; en 1996, il pouvait encore se permettre de citer Cuadrivio de Paz, entre le Saint-Genet de Sartre et le “Melville” (inclu dans Studies in Classical American Literature) de D.H. Lawrence, comme exemple de bonne réponse critique adressée par un écrivain à l’un de ses pairs ; cette année-là encore, Fuentes reconnaissait volontiers que dans les années 50, lorsque lui et ses amis prenaient publiquement parti en faveur d’une poésie mexicaine émancipée de sa réputation de subtilité, de finesse et de discrétion, et davantage ouverte à une vraie violence, ils s’abritaient derrière les vers de Paz dans son poème Les mots : «  Attrapez-les par le cul, qu’elle hurlent les putains ! ». En 1997 enfin, Fuentes se disait l’héritier d’une tradition mexicaine, glorieuse cohorte composée de Reyes, Azuela et d’autres, en tête de laquelle il plaçait… Paz, ceci rappelé pour ceux qui ont encore en mémoire la haine mortelle qui lia les deux anciens amis après que Fuentes fut attaqué dans la revue dirigée par Octavio Paz. Tel était Fuentes, incapable de prononcer un discours sur la littérature sans citer les écrivains à qui il devait d’être écrivain.

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/05/17/pour-saluer-carlos-fuentes/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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