Ce qu’aimer veut dire selon Fassbinder

Que faire d’une pièce lorsque son auteur l’a lui-même non seulement mise en scène au théâtre mais filmée au cinéma lui conférant ainsi un cachet canonique ? Ne pas se laisser impressionner, s’affranchir de cette tutelle et s’approprier l’œuvre. Ce que vient de réussir magistralement Philipe Calvario en s’emparant des Larmes amères de Petra von Kant – àl’Athénée-Louis Jouvet à Paris jusqu’au 9 juin(une mise en scène créée il y a un peu plus d’un an à La Passerelle à Saint-Brieuc). Créateur boulimique jusqu’à s’en rendre malade, Rainer Werner Fassbinder avait porté à l’écran Die Bitteren Tränen der Petra von Kant en 1972, juste après avoir écrit la pièce, selon un procédé alternatif dont il était coutumier, considérant théâtre et cinéma comme tout un. C’est peu dire qu’à l’époque les féministes avaient dénoncé la pièce comme violemment misogyne. On y voit une grande bourgeoise aux pamoisons faussement aristocratiques, célèbre créatrice de mode en perte de vitesse au profil hystéro-alcoolo-tabagique assez prononcé, tomber follement amoureuse d’une jeune femme venue d’un tout autre milieu social, qui fait irruption dans sa vie dans l’espoir de devenir mannequin. Elles vivent ensemble quelques temps dans une atmosphère où l’homme n’est pas vraiment à la fête. Jusqu’à ce que la jeune femme, enfin lancée, se lasse, couche avec un nègre à grosse queue et la quitte pour rejoindre son ancien mari, abandonnant Petra von Kant dans les abîmes d’une profonde dépression et la menace du suicide.

Voilà pour l’histoire réduite à son squelette, dans un décor froid et bordélique d’atelier-chambre à coucher, sur une bande-son siglée eighties et signée The Cure, Iggy Pop, Klaus Nomi, Jessye Norman. On s’en doute l’essentiel est dans ce qu’on en fait. Le metteur en scène Philippe Calvario, dont on comprend vite qu’il n’a pas vraiment aimé le film de Fassbinder, en a fait une pièce sur la passion lorsque l’amour devient un fléau propre à ravager l’âme. Lui qui a par le passé travaillé sur des œuvres de Lagarce, Guibert, Koltès mais aussi sur Phèdre, Electre et Médée, a fait de Petra von Kant un mentor épris d’une muse et un Pygmalion pris à son piège. Femme entourée de femmes (sa sœur, sa mère, sa fille, sa secrétaire tyrannisée et soumise), on ne la voit plus spécifiquement comme une lesbienne esseulée mais juste comme une amoureuse réduite à son humanité pathétique. Aimer passionnément revient alors à posséder l’autre, l’emprisonner et l’asphyxier, telle une carnassière ayant perdu tout sens de la mesure. Du coup de foudre à la séparation, les deux femmes se boivent, se dévorent, se vomissent dans une pièce rythmée en cinq temps.La traductrice Sylvie Müller a accentué plus encore le sens de l’ellipse de Fassbinder en restituant son style dans toute sa sèche et brutale concision. Son art poétique est d’autant radical et coupant qu’il ne s’annonce pas comme subversif. Car il est inutile d’en rajouter dans la violence, l’excès et le mensonge ; ils sont partout tant la folie rôde en permanence derrière le verbe, les gestes, les comportements de ces femmes au bord de la crise des nerfs. On est plus près d’Almodovar que de Bergman, disons, car la mise en scène s’autorise une touche ironique qui manquait à Fassbinder. Ce pas de côté dans la vision tragique du couple nous rapproche de ces femmes ; Petra von Kant, dévastée par ce qui la brûle et la rend inhumaine vis à vis des autres, n’en devient que plus touchante encore dans son désarroi. Rien d’autre n’existe alors pour elle. On a rarement ainsi ressenti la brutalité de Fassbinder, mieux mise en valeur encore par le grand tableau accroché au mur, manifestement inspiré d’Egon Schiele, que par le Midas et Bacchus, allégorie de Poussin sur la vanité, qu’il avait choisi pour son film.

C’est peu dire que les comédiens, qui se donnent à fond, n’y sont pas étrangers. A croire que l’émergence d’une vérité dans ce qu’elle a de plus dure est aussi une question d’énergie; mais aussi, quel cadeau pour eux qu’un texte aussi riche, qui s’autorise même des clins d’oeil à deux cinéastes admirés de l’auteur, Cukor et Mankiewicz. Probablement le Cukor du huis-clos Women, comme le suggère Lola Gruber dans le texte de présentation accompagnant le programme, où elle fait également figurer à dessein cette phrase tirée d’Un amour de Swann :”Le sentiment qu’il éprouvait pour Odette n’étant plus mêlé de douleur n’était plus guère de l’amour” –ce qui est une manière très fine d’éclairer la pièce. La distribution est parfaite à commencer par Marlène, la secrétaire-factotum qui ne dit mot, s’agite pour prévenir les désirs de son impérieuse maîtresse, et par le regard de laquelle tout ce monde est vu ; c’est d’ailleurs à cette mutique Marlène, humiliée permanente, la seule à savoir que le rapport de forces dans l’amour ne peut se résoudre que par l’humilité, que Fassbinder avait dédié son film. Mais c’est Maruschka Detmers dans le rôle-titre qui sublime la pièce et emporte le morceau. Interminable silhouette musculeuse à la gestuelle de danseuse maniaco-dépressive, dominatrice quand elle n’est pas dominée par ce qui la ronge, grain de voix chargé de tant de larmes et de tant de rires, son metteur en scène la juge d’une « rare incandescence ». C’est tout à fait cela. Révélée par Godard (Prénom Carmen), cette actrice au doux accent néerlandais va peut être à cette occasion délaisser durablement les plateaux pour les tréteaux. C’est tout le mal qu’on lui souhaite car elle y est aussi envoutante que bouleversante.

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/05/23/ce-quaimer-veut-dire-selon-fassbinder/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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