Facebook : minicrash et mégascandale

Avec l’introduction du numéro un des réseaux sociaux en Bourse et sa chute de 25% en trois jours, n’assiste-t-on pas de nouveau à une immense carambouille orchestrée par les banques ? Quand les vieux démons reprennent le monde de la finance…

Après les affaires Enron et Worldcom de la première bulle Internet de 2000, l’Amérique est-elle sur le point d’accoucher de nouveau, avec Facebook, d’un de ces scandales financiers géants dont elle a le secret ? Ce vendredi 18 mai, l’introduction à la Bourse de New York du Lider Maximo des réseaux sociaux pour la somme record de 100 milliards de dollars devait couronner la consécration du génial bébé de Mark Zuckerberg. Une presse mondiale en pâmoison devant cette success story offrait la plus importante opération de promotion gratuite jamais réalisée au jeune homme de 28 ans, le propulsant à la septième place du podium des personnes les plus riches de la planète, selon le classement Forbes.

Patatras ! Le mauvais départ du titre, dès son premier jour de cotation, puis sa chute de plus d’un quart de sa valeur dans les trois journées qui suivirent (25 milliards de dollars disparus – l’équivalent de la moitié de la capitalisation de Total…) firent l’effet d’une douche glacée à Wall Street. En quelques heures, l’Amérique semblait renouer avec ses démons : des bulles qui explosent en charriant leurs lots de scandales financiers. Et, comme chaque fois, les médias et les autorités de contrôle – comme la Securities and exchange commission (SEC), le gendarme de la Bourse outre-Atlantique – semblent (re)découvrir l’éternel pot aux roses. Car derrière cette immense opération se retrouvent les mêmes ingrédients des scandales passés : une communication savamment distillée par des analystes financiers optimistes, et les mêmes acteurs, les banques d’affaires, au premier rang desquelles Morgan Stanley, mais aussi l’inévitable Goldman Sachs.

Des plaintes ont déjà été déposées contre ces établissements financiers. Et de nombreux observateurs se demandent si, cette fois encore, les banques n’auraient pas orchestré une immense carambouille… Tout semblait pourtant sourire à Mark Zuckerberg.

Un colosse aux pieds d’argile

En moins de dix ans, le jeune homme réussit à monter depuis sa chambre d’étudiant d’Harvard un réseau riche de 900 millions de comptes à travers le monde. La multinationale, qui emploie 3500 personnes, a d’abord surfé sur la vague des réseaux sociaux avant d’en forger les contours en imposant Facebook comme référence. L’entreprise est rentable : 1 milliard d’euros de bénéfices en 2011, de quoi faire rêver les investisseurs.

Seulement, de là à peser 100 milliards de dollars, soit 100 fois son bénéfice, quand Apple affiche un ratio de 10, il y a loin de la coupe aux lèvres. Ce que décrypte l’une des figures de l’Internet français : « La société de Mark Zuckerberg est, dans un certain sens, un colosse aux pieds d’argile. Sa domination actuelle sur les ordinateurs de bureau lui permet de monétiser son audience de 900 millions d’internautes via de la pub, des services ou encore des abonnements. Mais il a un problème : le mobile. Apple a montré le chemin pour accéder au portefeuille des consommateurs avec l’Applestore. Tout le monde a compris que la valeur réside désormais dans la capacité à être l’intermédiaire entre le monde marchand, d’un côté, et, de l’autre, l’internaute via son terminal mobile. » Et c’est bien autour de ce pari du mobile, où tout reste à construire pour Facebook, que tourne toute l’affaire qui dégage un fumet de malversations.

Comme l’a révélé l’agence Reuters, les documents d’introduction en Bourse déposés à la SEC ont été amendés dans la semaine qui a précédé l’opération. Un tout petit codicille censé prévenir les investisseurs désireux de mettre leur argent dans l’entreprise que les résultats mirobolants risquent de ne pas être au rendez-vous, en particulier dans… les mobiles. Mais cette information, importante au regard des bénéfices futurs, et donc du prix de l’action, ne sera pas relayée par les médias ou par les analystes. Inattention sans doute. Plus certainement la flemme de se cogner les milliers de pages de l’opération. Enfin pas tous les analystes. Non pas que certains aient trouvé le courage d’éplucher la lourde documentation, mais toujours selon l’agence, le directeur financier de Facebook les en aurait directement informé. Or, « s’il y a bien une règle cardinale dans le monde de la Bourse, c’est de mettre l’ensemble des investisseurs sur un pied d’égalité en ce qui concerne les informations sur lesquelles ils fondent leurs choix d’investissement », fait remarquer un banquier. Mis au parfum, Morgan Stanley, Bank Of America, JP Morgan, Goldman Sachs disposaient ainsi d’une « information privilégiée » qu’ils se sont bien gardés de communiquer.

Au contraire, ces banques ont continué à « surjouer l’enthousiasme », selon l’analyste américain Keith Wirtz interrogé par Bloomberg. Mieux, non seulement le prix de l’action Facebook a été revu à la hausse de 20%, soit 8 dollars supplémentaires, mais le nombre de titres offerts à la vente a bizarrement progressé de 25%, avec 420 millions de titres. Résultat, la somme amassée par les banques agissant pour Facebook, mais aussi pour elles-mêmes et quelques clients privilégiés, a excédé plus de 7 milliards de dollars la somme initialement espérée de 10 milliards de dollars. Avec, à la clé, d’énormes honoraires pour les établissements bancaires et de confortables plus-values pour leurs quelques centaines de clients privilégiés déjà actionnaires de Facebook… Au détriment des perdants, les éternels petits porteurs éblouis par les mirifiques promesses relayées par les médias.

La course aux bonus, encore…

Des analystes de banques qui vantent les mérites d’une entreprise tout en en connaissant les difficultés, et en en profitant, cela n’a rien de nouveau. Mais Wall Street croyait – naïvement – avoir fait le ménage avec le fameux accord du 28 avril 2003, qui clôturait l’épisode de la bulle Internet des années 2000. Les 10 plus grandes banques new-yorkaises s’étaient engagées à verser aux victimes 1,4 milliard de dollars pour solde de tout compte. Un bon deal : ces établissements avaient contribué à faire perdre des centaines de milliards de dollars aux caisses de retraite et aux petits actionnaires dans l’explosion de la bulle. Ces milliards ne furent évidemment pas perdus pour tout le monde : une partie importante s’est retrouvée dans les poches des acteurs de la finance sous forme de généreux bonus et autres émoluments. L’accord prévoyait également que les analystes marrons, comme Henry Blodget et Jack Grubman, devaient être bannis de la profession pour dix ans. Le premier, payé plusieurs dizaines de millions de dollars chez Merrill Lynch, s’était pourtant illustré en incitant publiquement à l’achat d’actions qu’il considérait en privé et pour ses bons clients comme « des actions pourries ». Sept ans plus tard, c’est peu ou prou le même scénario qui s’est déroulé avec l’épisode des subprimes.

Derrière cette nouvelle bulle en formation, et son immanquable explosion, réapparaît la question de la « vraie valeur ». C’est le thème du livre brillant d’André Orléan, l’Empire de la valeur. L’universitaire rappelle que l’évaluation n’a rien de neutre : dire un prix revient à dire l’avenir. En validant le pari de Mark Zuckerberg, la valorisation folle de Facebook imposée par quelques banquiers avides apparaît pour ce qu’elle est : l’expression d’un point de vue au service d’intérêts.  La bulle de 2000 a déjà dit lesquels : les poches d’entreprises à l’avenir incertain et surtout celles des intermédiaires financiers qui vident celles des épargnants laissés seuls face au mur de l’argent et à ses chimères. Le cas Facebook montre que dans le combat des « valeurs », le monde de la finance, pourtant faillit par la crise, tient toujours la dragée haute.

Emmanuel Levy, Marianne

http://www.marianne2.fr/Facebook-minicrash-et-megascandale_a218908.html

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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