L’Irlande tchékhovienne de William Trevor

On lit de ces choses au dos des livres… Les éditeurs y sont rarement avares de superlatifs. Oh, pas Minuit, Pol ou Verdier, qui seraient plutôt du genre à faire dans la sobriété dépouillée, voire l’absence radicale de toute information sur le livre et son auteur. Mais tant d’autres… C’est un art de savoir composer un quatrième de couverture. Jadis, le prière d’insérer en faisait office. Jean Dutourd, qui officia une quinzaine d’années chez Gallimard comme commis à ces écritures, se flattait de ne jamais lire le livre avant, afin que son goût, et l’efficacité de son texte d’accroche, n’en fussent pas déformés. Aujourd’hui, l’éditeur lit avant, c’est mieux tout de même. Car la réussite d’un livre en librairie, surtout si l’écrivain est méconnu, tient aussi à ces lignes qui ne sont pas qu’un résumé. C’est là que la passion de l’analogie, technique des esprits faibles à court d’adjectifs, alliée à une certaine paresse intellectuelle, se déploie. Combien de fois nous a-t-on vendu « le nouvel Hemingway », « un autre Céline », « le Proust des Caraïbes » ! Sauf que parfois, c’est assez vrai. Ainsi Cet été-là (Love and Summer, traduit de l’anglais par Bruno Boudard, 249 pages, 21 euros, Phébus), son quatorzième roman Au dos, l’éditeur nous assure que William Trevor s’y fait « l’égal d’un Tchekhov ou d’une Katherine Mansfield ». Surtout Tchekhov, et en y succombant, convenons que En lisant Tourgueniev (réédité en poche par Libretto), l’un des précédents romans de Trevor paru il y a vingt ans, et amené en français chez Phébus comme le reste de son œuvre par Daniel Arsand, nous a influencé. Même s’il va de soi que nul autre que Tchékhov ne saurait être Tchékhov. Convenons alors que l’Irlande de Trevor est à tout le moins tchékhovienne et basta !

A priori, William Trevor (1928) n’est pas très russe. Plutôt un pur produit de l’Irlande, abandonnée tardivement à le trentaine, au milieu des années 50, pour Londres parce que c’est là que ça se passe et non dans la région de Cork. De toutes façons, il est écrit qu’au pays de Yeats, Beckett, Wilde, Joyce, Shaw, tout créateur irlandais se doit d’abandonner sa terre s’il veut s’accomplir dans son œuvre. Le roman débute justement dans une petite ville d’Irlande à cette époque-là. A-t-on jamais vu quelqu’un prendre des photos frénétiquement dans un cimetière au moment d’un enterrement ? On voit cela en ouverture de Cet été-là. Les personnages n’ont pourtant rien de paparazzi à la recherche de pipole. Inquiétant et troublant. Le photographe, Florian Kilderry est un jeune homme ; son objectif balaie tout le cortège mais son œil se fixe sur la personne d’Ellie, la femme du fermier Dillahan. Ils vont se parler, s’intriguer et s’aimer l’espace d’un été. Il est celui qui lui fait perdre la tête tant sa présence lui fait rompre avec la monotonie des travaux et des jours. Elle, tout l’attache à cette terre ; lui, tout le pousse à la quitter, il ne peut être qu’un amant de passage. Remplacez les bois de bouleaux et les datchas par des fermes rugueuses et des murs de pierre serpentant dans un paysage somptueusement verdoyant mais désolé d’avoir été si souvent abandonné, et vous êtes effectivement du côté de chez Tchékhov – et sa maîtrise des formes de la nouvelle n’y est pas étranger; il faut lire à ce sujet sa riche interview accordée en 1989 à The Paris Review; il se présente d’ailleurs comme un nouvelliste qui écrit parfois des romans, et non l’inverse. Preuve si nécessaire de l’universalité d’un grand auteur car entre la Russie du XIXème et l’Irlande des années 50, il y a plus qu’un fossé, aussitôt comblé par la communauté d’esprit des personnages et des sentiments qu’ils se portent. Les paysages sont d’une mélancolie pluvieuse, mais l’auteur se défend de toute propension à la tristesse. Il ne se passe rien hormis la réorganisation permanente des sentiments (honte d’un passé enfoui, sens du secret, esprit de sacrifice et rédemption) et cela suffit à ressusciter un monde d’émotions contrariées au sein d’une toute petite société. La culpabilité est au centre de cette histoire, comme d’autres signées Trevor, un protestant d’éducation ; mais loin de s’en défendre, il la juge utile à l’épanouissement de l’esprit. Il est vrai que pour lui, rien ne compte comme la perte de l’innocence, ce petit rien qui bouleverse moins notre vision du monde que la vision que le monde a de nous.

Les « gens de Rathmoye », comme qui dirait « gens de Dublin », sont des êtres ordinaires, qui mettent du sacré dans les gestes les plus anodins de leur vie quotidienne ; mais comme l’auteur les aime et les sauve tous, du prêtre aux commères, avec un don d’empathie remarquable, on se garde bien de les juger dans leurs petitesses ou leurs lâchetés. Le calme de la narration, sa sobriété juste assez épurée, renforcent la puissance de l’invisible. Une vraie force tranquille. La sagesse qui en émane est d’autant plus prégnante qu’elle est discrète. On ne serait pas étonné d’apprendre que le public et la critique de langue anglaise, qui placent à juste titre ce roman très haut, évoquent désormais Tchekhov comme le Trevor russe…

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/05/28/william-trevor-ou-lirlande-a-lombre-de-tchekhov/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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