Henri Lopes: Le «mentir-vrai» du romancier relève du grand art

Le Congolais Henri Lopes a publié en début d’année son huitième roman intitulé Une enfant de Poto-Poto. Ce nouveau roman sous la plume d’un des maîtres incontestés de la fiction africaine contemporaine se lit d’une seule traite. Conteur hors pair, Lopes raconte l’amour, la trahison, la quête identitaire, revenant par la même sur les thèmes de métissage et de l’évolution politique du Congo postcolonial qui sont au coeur de sa fiction.  Entretien.

RFI : Votre huitième roman Une enfant de Poto-Poto vient de paraître après presque dix ans de silence. Est-ce que vous étiez en panne d’inspiration ?

Henri Lopes : J’ai toujours écrit lentement. Je n’ai jamais été un sprinter de l’écriture. Je me relis, je restructure, je corrige… Par ailleurs, comme vous le savez, j’ai mené pendant des années plusieurs carrières de front : celle de diplomate, de haut fonctionnaire international, de juré de prix littéraires, et d’autres encore. Tout cela a aussi ralenti ma production. Il m’aurait fallu être un écrivain à plein temps !

RFI : Une enfant de Poto-Poto parle de l’Afrique, de l’Amérique, de la France, des thématiques qui vous tiennent à cœur telles que le métissage, la littérature, l’évolution de ce monde post-colonial que vous avez eu à gérer en tant que diplomate et haut fonctionnaire. Peut-on parler de roman testament ?

H. L. : Non ! C’est même un roman d’apprentissage. Même si j’ai atteint un âge où il faut bien penser à faire son testament. J’ai commencé à écrire mes mémoires. J’ai eu une vie riche en expériences et en rencontres. Elles pourraient être utiles aux plus jeunes. Pour autant, je n’en ai pas encore fini avec la fiction. J’éprouve parfois un grand sentiment de frustration en pensant à mes livres qui ne proposent que des visions partielles du monde. Mes romans donnent à voir des morceaux de paysages et jamais tout le paysage. J’aimerais écrire une fresque, sans pour autant perdre le timbre de voix qui me caractérise.

RFI: Une enfant de Poto-Poto est racontée par une narratrice qui s’exprime à la première personne. Est-il difficile pour un auteur masculin de se mettre dans la peau d’une femme et d’épouser son point de vue ?

H. L. : Difficile, mais efficace d’un point de vue de stratégie romanesque. Mon personnage central est un homme, qui plus est un métis, donc trop proche de moi. Il fallait éviter toute identification et porter un regard distancié sur ce personnage. La grille de lecture féminine a été le filet de sécurité dont j’avais besoin pour ne pas tomber dans le piège de l’autobiographie plate.Une enfant de Poto-Poto n’est pas d’ailleurs mon premier roman dont le narrateur est une narratrice. Très franchement, je n’ai aucun mal à me mettre dans la peau d’une femme, car j’ai toujours vécu dans un univers familial très féminisé. J’ai grandi dans une fratrie composée de trois sœurs. Et quand j’ai eu moi-même des enfants, j’ai d’abord eu trois filles, avant que n’arrive sur le tard mon fils. Je peux donc dire que je possède, sinon une connaissance, du moins une expérience de la psychologie féminine.

RFI: En fait, c’est peut-être le quartier de Poto-Poto qui est le véritable héros de votre roman. Que représente ce quartier pour vous ?

H. L. : Il est central à l’imaginaire du métissage au Congo. J’aurais pu appeler ce roman « Trois enfants de Poto-Poto » car les trois principaux protagonistes sont profondément marqués par la culture de ce quartier de Brazzaville, un quartier tolérant, ouvert, multiethnique, multiculturel. Les Congolais y cohabitent avec des gens venant des quatre coins de l’Afrique, contrairement aux autres quartiers de la ville qui sont ethniquement plus homogènes. Quant au titre du roman, il m’a été inspiré par la déclaration d’un de nos Premiers ministres qui, aussitôt après sa nomination, avait annoncé qu’il était « un enfant de Poto-Poto ». A Brazza, quand quelqu’un se proclame enfant de Poto-Poto, il se proclame être au-dessus des clivages ethniques qui empoisonnent tant la vie politique et sociale de notre pays.

RFI: C’est le cas des trois protagonistes de votre roman, en particulier de Franceschini qui est métis. Un personnage extrêmement touchant. Le définiriez-vous comme un Blanc à l’âme nègre ou un Congolais aux appartenances multiples ?

H. L. :  Franceschini est un véritable enfant de Poto-Poto, produit de la rencontre des différentes cultures. Ce n’est pas un personnage totalement imaginaire. Je me suis inspiré de la vie de l’enfant abandonné d’un certain docteur Jamot. Ce garçon a été placé à l’orphelinat au Congo où ma mère a grandi. J’ai utilisé des pans de son histoire, avec beaucoup de liberté, dans mon récit. Mais ceux qui connaissent l’histoire du fils Jamot ne seront pas dépaysés en lisant mon roman.

RFI : Vous avez publié vos premiers écrits dans les années 1960, mais c’est seulement à partir des années 1990 que le métissage comme thématique fait son entrée dans votre fiction. Comment s’explique votre engagement tardif en direction de l’identité métisse ?

H. L. : Au début de mon parcours d’écrivain, j’étais fortement influencé par la négritude. Mes premiers textes mettaient l’accent sur la dimension africaine de mes personnages. La question du métissage en était évacuée. Les personnages de métis qui apparaissent au détour d’une page sont peu à leur avantage. J’ai ensuite évolué. Avec Le chercheur d’Afriques, puis avec Le lys et le flamboyant. J’ai voulu assumer qui j’étais et en faire un élément essentiel de mon écriture. Je me suis dit qu’il fallait crier mon identité métisse. Le Chercheur d’Afriques est le premier roman où j’ai abordé la question du métissage de manière frontale. Aujourd’hui je ne crie plus, mais ma double appartenance s’est progressivement imposée comme la source de mon écriture. C’est ce qu’on appelle peut-être « écriture métisse » !

RFI: Est-ce qu’il est plus difficile d’être métis dans le Congo d’aujourd’hui qu’à l’époque des indépendances ?

H. L. : Le métissage n’a jamais été une condition tragique au Congo. Les métis ont été toujours bien acceptés dans ce pays. J’en veux pour preuve la présence de ministres métis dans les gouvernements successifs depuis l’Indépendance. Cela dit, je crois qu’un jeune métis a plus de chance de s’intégrer aujourd’hui dans la société congolaise qu’il y a soixante-dix ans quand j’étais moi-même un jeune garçon, essayant dans la douleur un sens à ma différence.

RFI: Un autre thème que vous abordez régulièrement dans vos romans, c’est celui de la littérature. A travers vos personnages qui sont souvent eux-mêmes écrivains et qui professent des visions parfois contradictoires de la mission de l’écrivain africain, vous semblez vouloir rendre compte des débats qui ont ponctué la pensée littéraire contemporaine en Afrique. Où est-ce que vous vous situez aujourd’hui par rapport à ces débats

H. L. : Mes positions ont beaucoup évolué depuis mes débuts. Imaginez-moi dans les années 1950-60. J’ai 20 ans. Je suis jeune étudiant à Paris, je milite dans les syndicats estudiantins. Tout feu, tout flamme. Je fréquente aussi Présence Africaine où j’ai découvert l’Anthologie de la poésie africaine et malgache qui est devenu mon livre de chevet. Mes premiers livres sont imprégnés de l’influence de Senghor, de Césaire, mais aussi d’Aragon qui demeure pour moi un immense poète de langue française. Je pensais alors que l’écrivain avait un rôle éducateur et que la poésie et les nouvelles étaient les meilleurs moyens de toucher mes lecteurs africains, pauvres, peu alphabétisés et peu habitués à la lecture. Je me suis très vite rendu compte que j’étais en réalité un coureur de fond et que le roman au souffle long convenait mieux à ma respiration. J’ai pris également conscience de la nature spécifique du roman qui n’est ni du reportage ni une étude sociologique. Je ne renie pas mes ouvrages de jeunesse. Des pièces maladroitement polies. Ecrire, c’est prendre la complexité de la vie à bras le corps. Le « mentir-vrai » du romancier relève du grand art.

RFI: Un art que les écrivains congolais semblent pratiquer avec beaucoup de brio. Comment s’expliquent la fécondité et la « flamboyance », selon le mot de Boniface Mongo-Mboussa, de la littérature congolaise contemporaine ?

H. L. : Selon un autre critique Roger Chemain, le Congo compte le plus fort pourcentage d’écrivains par rapport à la population. Il l’explique par la scolarisation massive de la jeunesse congolaise. Certains parlent de la vitalité du lingala, langue nationale, poétique et sensuelle. Pour ma part, j’ai tendance à attribuer la bonne santé de la littérature congolaise à l’effet d’émulation sur mes compatriotes. Plus la littérature africaine a gagné en prestige, plus les Congolais ont eu envie d’entrer dans la compétition. Enfin, peut-être que le goût des Congolais pour la musique n’est pas étranger à leur entrée dans la littérature. Pour nous, musique, rythme, la poésie, lyrisme sont des branches d’un même tronc.

RFI : Parmi les neuf ouvrages de fiction que vous avez écrits, est-ce qu’il y en a un pour lequel vous éprouvez une tendresse particulière ?

H. L. : Par définition, je suis le plus proche du livre que je viens de terminer, en l’occurrenceUne enfant de Poto-Poto. Mais selon certains critiques, c’est mon tout premier livre Tribaliques, qui aurait le moins vieilli. Pour d’autres Le Pleurer-rire est le plus abouti. Pour d’autres encore, c’est Le Lys et le flamboyant. Allez savoir… Moi j’aime également tous mes enfants, même les bossus.

Tirthankar Chanda, Radio France Internationale

http://www.rfi.fr/afrique/20120522-henri-lopes-le-mentir-vrai-romancier-releve-grand-art

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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