Les complots du Vatican

Après l’arrestation du majordome du pape et la démission du «banquier» du Vatican, la thèse d’un complot destiné à déstabiliser l’entourage le plus proche de Benoît XVI l’emporte.

Sous ses dentelles et ses ors, le palais du Vatican est à la dérive. Des scandales, il en a connu beaucoup dans sa très longue histoire. Il y a quelques années, on a vu un jeune garde suisse tirer sur son supérieur hiérarchique. Mais jamais on avait vu pareil détournement de la correspondance privée du pape, pareil étalage de rumeurs et de forfaits, pareille divulgation de documents confidentiels. Selon son porte-parole, le pape est affligé et choqué. On le serait à moins.

L’affaire couvait depuis des mois, mais cette fois le Vatican a mis la main sur un «corbeau»: il se nomme Paolo Gabriele, 46 ans, marié et père de trois enfants et il est le majordome personnel du pape. Son arrestation, suivant la découverte à son domicile, dans la Cité du Vatican, de «documents illégaux», a été annoncée samedi 26 mai. Il est placé en détention dans les locaux de la gendarmerie —le Vatican n’a pas de prison.

Cet homme qui est au service permanent du pape, qu’il ne quitte jamais, même en voyage, est connu de tous sous le nom affectueux de «Paoletto». Modeste, pieux, il jouissait d’une réputation sans reproche. Il était déjà en fonction sous Jean Paul II et Benoît XVI lui avait gardé sa confiance.

Le corbeau a-t-il agi seul?

Le délit qui le frappe est celui de soustraction et de divulgation de la correspondance personnelle du pape. Il est interrogé par un juge d’instruction du Vatican, Piero-Antonio Bonnet, qui mène l’enquête selon les règles pénales de ce plus petit Etat du monde. Paolo Gabriele, qui bénéficiera de l’assistance de deux avocats habilités auprès du tribunal du Vatican, risque trente ans de prison.

L’incrédulité le dispute au scandale qui a traversé le Tible et saisi toute la ville de Rome. On peine à croire que Paolo Gabriele, fidèle entre les fidèles, ait pu agir seul. Pourquoi aurait-il pris pareil risque de livrer, pendant des mois, des centaines de lettres hautement confidentielles à la presse italienne, en particulier au journaliste Gianluigi Nuzzi qui en a fait un livre publié il y a quelques jours, avec le succès que l’on devine, sous le titre: Sua Santita’. Le Carte Segrete Di Benedetto XVI («Sa Sainteté. Les dossiers secrets de Benoît XVI» aux éditions Chiarelettere, pas encore traduit en français).

Parmi les documents qui ont «fuité» dans ce livre et la presse, figurent en particulier des lettres adressées personnellement à Benoît XVI par l’archevêque Carlo-Maria Vigano, ancien numéro deux du tribunal administratif, muté à Washington comme nonce apostolique, après avoir révélé l’existence d’un large réseau de corruption, de népotisme et de favoritisme liés à des contrats, signés à des prix gonflés, avec des partenaires italiens.

D’autres documents évoquent les scandales sexuels qui ont frappé le fondateur des Légionnaires du Christ (mort en 2008), ordre repris en mains depuis grâce à Benoît XVI, ou les négociations entre le Vatican et la Fraternité sacerdotale saint-Pie X des intégristes.

Rome se perd donc en hypothèses de toute nature sur les jeux de pouvoir internes au sommet de l’Eglise. La plus fréquemment avancée est l’existence d’un réseau au sein duquel Paolo Gabriele et ses probables commanditaires, encore inconnus, voudraient la chute du numéro deux du Vatican, le cardinal Tarcision Bertone, secrétaire d’Etat (Premier ministre) de Benoît XVI, dont la gestion fait l’objet d’amples critiques. Le cardinal Bertone aurait déjà proposé sa démission au pape, qui lui maintient sa confiance.

L’éviction du Monsieur Transparence

Ce n’est pas tout. Peu avant l’arrestation du majordome, Ettore Gotti-Tedeschi, président de l’Institut pour les œuvres de religion (IOR) —la banque du Vatican–, avait été évincé brutalement de ses fonctions. Mis en minorité par le comité de surintendance de l’IOR composé de quatre financiers, il aurait payé son opposition au rachat par le Vatican de l’hôpital milanais San Raffaelle, fondé par un religieux et tombé en faillite.

Mais Ettore Gotti-Tedeschi était aussi en butte à une campagne de contestations en raison de son action tenace pour une politique de transparence des finances vaticanes. Mandaté explicitement par le pape, il se serait heurté à de nombreuses réticences internes, dont celle du cardinal secrétaire d’Etat.

Ainsi, ce sont deux collaborateurs laïcs parmi les plus proches du pape qui sont évincés. D’autres arrestations sont attendues dans les jours qui viennent. Des prélats pourraient être inquiétés et inculpés, tant la thèse du complot gagne du terrain à Rome. Elle est encouragée par l’auteur du livre sur les dossiers secrets du pape qui dit tout ignorer de son informateur principal. Il ne connait que l’existence d’un groupe d’homme «vivant et travaillant au Vatican, partageant la même perplexité et les mêmes critiques».

Un porte-parole de ce réseau lui aurait déclaré:

«Nous étions frustrés de nous trouver impuissants devant trop d’injustices, d’intérêts personnels, de vérités cachées. Nous sommes un groupe qui veut agir. Personne ne connaît tous les autres… Quand ces documents seront publiés, l’action de réformes commencées par Benoît XVI connaîtra une inévitable accélération.»

Quelles sont ces critiques? De quelles réformes s’agit-il? Nul ne le sait encore. La seule certitude est que le pape fait face à une crise de gouvernance sans précédent. Concentré sur ses principaux chantiers —la réconciliation avec les intégristes, l’approfondissement de la foi chrétienne, la «nouvelle évangélisation», le pape s’est placé au-dessus de la gestion au jour le jour des affaires de la Curie qui, aujourd’hui, le rattrapent. Touché jusque dans son entourage personnel, il devra faire preuve de qualités de politique et d’administrateur qui ne sont pas spontanément les siennes.

Homme de tempérament modeste et fragile, plus disposé à étudier, enseigner et prêcher qu’à affronter la tourmente, il est à 85 ans le pape le plus âgé dans l’exercice de sa fonction depuis Léon XIII, mort en 1903 à 93 ans (Jean Paul II est mort à 85 ans).

Pédophilie du clergé, tempêtes intégristes, contestation de prêtres et aujourd’hui scandale sans précédent entre les murs du Vatican: quand sonnera l’heure du bilan, on pourra écrire, sans risquer de choquer, que le pontificat de Benoît XVI a été perclus d’épreuves et de crises. Aujourd’hui, trahi par une fraction de son entourage le plus proche, son pontificat tourne au cauchemar.

Henri Tincq, Slate.fr

http://www.slate.fr/story/56819/vatican-scandale-benoit-vxi

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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