Syrie : pourquoi la révolution n’est pas prêt de s’arrêter

Ce qui se passe aujourd’hui en Syrie après les massacres de Homs et de Houla ne peut se réduire à une simple guerre civile ou à une simple guerre de religion. Derrière les affrontements, face à la confusion régnante, les hésitations de Poutine, il s’invente au jour le jour en Syrie de nouvelles solidarités et de nouveaux liens entre les femmes et les hommes, les jeunes et les adultes, les confessions entre elles, voire entre la ville et les campagnes.

A quoi ressemblera le régime syrien ?

La révolution syrienne dure depuis près de quinze mois et emporte chaque jour son lot de victimes civiles et militaires. Les interrogations sur la capacité de la population syrienne à préserver son vivre-ensemble à l’issue de ce conflit se multiplient légitimement, de même que celles sur la forme que pourrait prendre une future république démocratique syrienne : quel degré de fédéralisme politique ? Quels droits pour les minorités ethniques et confessionnelles ? Quelle place pour l’islam politique dans un pays à la fois multiconfessionnel et marqué par une profonde tradition laïque – la laïcité ayant longtemps été l’un des étendards du parti Baath avant que celui-ci ne sombre dans une dérive clanique, mafieuse et meurtrière ?

Le parallèle avec l’issue des révolutions tunisienne et égyptienne est naturellement séduisant et il est probable qu’en cas de chute du régime de Bashar Al Assad, les mouvements islamo-conservateurs, dont les représentants sont aujourd’hui très présents dans les comités locaux de coordination, joueront un rôle-clé dans le futur équilibre politique syrien. Mais il serait regrettable de ne pas se pencher sur les dynamiques propres de la société syrienne : à la fois ses dynamiques sociodémographiques de moyen/long terme et les mutations familiales que la révolution est en train de provoquer de manière accélérée, notamment au sein des populations urbaines en Syrie.

Des évolutions sociodémographiques convergentes 

La tendance de long terme est bien connue ; elle a été documentée par de nombreux démographes dans la foulée des travaux d’Emmanuel Todd. La Syrie est un pays très avancé en termes de transition démographique (le taux de fécondité syrien a ainsi franchi à la baisse le seuil de 3 enfants par femme en 2010), d’alphabétisation des populations (90% d’alphabétisation chez les hommes et 77% d’alphabétisation chez les femmes) et, plus particulièrement, de convergence croissante entre les taux d’alphabétisation des populations masculine et féminine (taux de 96% chez les hommes de 15-24 ans et de 93% chez les femmes de 15-24 ans). L’endogamie est également en fort recul depuis quelques décennies.

Ces tendances sociodémographiques sont considérées comme les indicateurs avancées des mutations sociétales et politiques, en ce qu’elles traduisent progressivement une remise en cause de la prééminence du père sur la cellule familiale (puisque la jeune génération est plus éduquée que l’ancienne), de celle de l’ainé sur les cadets et un rôle croissant des femmes dans la famille et dans la société puisque celles-ci ont repris le contrôle de leurs décisions procréatrices. A cet égard, l’ensemble des évolutions sociodémographiques observées en Syrie depuis une dizaine d’années va dans le même sens : celui de l’atteinte de véritables points d’inflexion susceptibles de constituer les soubassements d’une remise en cause du primat patriarcal.

Ces évolutions sociodémographiques (dont beaucoup considèrent qu’elles ont contribué à faire le lit de la révolution syrienne et, à des degrés divers d’autres révolutions arabes, notamment en Tunisie) connaissent aujourd’hui une forme de cristallisation qui résulte à la fois de la durée du conflit, de l’ampleur de la mobilisation populaire et de la répression violente et méthodique orchestrée par la garde prétorienne du clan Al-Assad.

Ainsi, dans plusieurs grandes villes, et notamment à Damas, la mobilisation massive des jeunes et des femmes dans la révolution tend à déstabiliser les principes d’organisation de la structure familiale que les évolutions démographiques et sociologiques faisaient déjà vaciller depuis plusieurs années. Plusieurs facteurs s’agrègent et contribuent à accélérer cette mutation.

Un renversement de légitimité 

La mobilisation, les manifestations, la participation aux actions des comités locaux de coordination sont majoritairement le fait de jeunes adultes (18-34 ans) et d’adolescents. Dans de nombreux cas, ces jeunes hommes et ces jeunes femmes ont pris l’initiative de participer à la contestation sans l’aval de leurs parents ; souvent ils ont même transgressé l’interdit familial pour aller manifester. Et c’est en allant chercher leur fils ou leur fille à l’issue d’un interrogatoire policier, c’est en découvrant leur visage ou leur corps tuméfié que de nombreux parents ont compris que leurs enfants avaient participé à des manifestations contre le régime et parfois joué un rôle actif dans l’organisation de la contestation.

Dans de nombreuses familles, les parents ont alors tenté de faire montre d’un surcroît d’autorité pour remettre dans le « droit chemin » leur progéniture et les dissuader de réitérer ces actes de désobéissance à la fois civile et familiale. Mais cette tentative de reprise en main s’est heurtée à la « dé-légitimation » politique de la génération précédente. Au nom de quoi leurs parents auraient-ils le droit de leur dicter un comportement politique adéquat alors même que la passivité dont ils avaient fait preuve pendant quarante ans les conduisait à léguer à ces mêmes enfants une Syrie bâillonnée, opprimée et livrée aux prébendes d’un clan ultra-minoritaire ? Comment justifier une telle apathie alors même que les révolutions tunisienne et égyptienne semblaient démontrer que la mobilisation massive et organisée de tout un peuple pouvait faire tomber les despotes ? La Syrie, berceau du califat et fer de lance du panarabisme allait-elle par lâcheté manquer le tournant historique du « printemps arabe » ?

L’intensification de la répression, le caractère ouvertement criminel des actes commis contre des manifestants pacifiques ont rendu la position défendue par les parents de plus en plus insoutenable sur le plan moral et ont conduit à des formes d’acceptation (souvent plus tacite qu’avouée) des démarches contestataires initiées par les jeunes.

La violence répressive comme rite de passage à l’âge adulte

La montée en puissance au fil des semaines et des mois de la mécanique répressive a également conduit à changer le statut de nombreux jeunes dans les familles syriennes. Leur capacité à se mobiliser et à organiser une action politique a altéré le regard que leurs parents portaient sur eux. Mais plus encore que leur audace, c’est leur arrestation, leur incarcération, la violence qu’ils ont subi dans leur chair qui ont été constitutifs d’une sorte de rite initiatique accélérant aux yeux de la famille leur passage à l’âge adulte.

Leurs parents ont peu subi la guerre, ils n’ont pas développé de conscience politique, alors que, à l’issue de quelques mois de répression, la jeune génération avait connu l’épreuve du feu : elle en savait désormais bien plus sur la noirceur de l’âme humaine après avoir été violentés par les shabiha, entassés dans des cellules surpeuplés et torturés par des bourreaux pendant des heures entières. Ils avaient découvert la trahison des uns, l’inexpugnable solidarité des autres et acquis ainsi une conscience aigüe de leur capacité d’action. Bien involontairement, l’horreur de la répression a conduit à une forme de rééquilibrage, voire de basculement du rapport de force au sein de la cellule familiale.

Des phénomènes de décohabitation inédits 

De surcroît, à Damas, beaucoup de jeunes adultes ont souhaité que leur engagement dans la révolution n’entraîne pas une mise en cause directe de leur famille ; une telle mise en cause étant a minima susceptible d’une sanction sociale mais pire encore dans de nombreuses circonstances de représailles violentes et souvent meurtrières de la part des milices liés au clan Assad. Pour ne pas surexposer leurs familles, de nombreux jeunes (garçons et filles) ont donc décidé de quitter le domicile familial pour s’installer seul ou à plusieurs dans de nouveaux appartements éloignés de leurs cercles familiaux. Ce phénomène de décohabitation est totalement inédit en Syrie où traditionnellement, il était imaginable pour les jeunes damascènes (et tout particulièrement pour les jeunes filles damascènes de quitter le domicile familial avant le mariage). Si cette tendance était appelée à se confirmer, elle porterait en elle les germes de nombreuses évolutions. S’il est trop tôt pour parler d’une libération sexuelle induite par cette décohabitation, on constate néanmoins dans certains milieux contestataires une moindre prégnance du référentiel moral et sexuel qui prévalait jusqu’à présent.

Les femmes syriennes à l’avant-garde de la contestation politique

Enfin, les femmes syriennes jouent un rôle-clé dans la révolution : l’action de certaines d’entre-elles est très médiatisée à l’instar de Souheir Al-Atassi qui est devenue l’une des pasionarias des révolutionnaires, mais on pourrait citer d’autres personnalités emblématiques comme l’écrivain Samar Yazbek ou la comédienne Fadwa Suleiman. Au-delà de ces symboles connus du grand public, ce sont des dizaines de femmes de toutes confessions qui, à travers le pays, contribuent à l’animation et à la direction des Comités locaux de coordination. Cette mobilisation ne se limite pas aux femmes issues de milieux laïques et éduqués : ainsi, lors des grandes manifestations qui se sont déroulées dans le quartier populaire du Mezzhe à Damas, les femmes ont joué un rôle-clé dans la coordination des manifestations, le support logistique et l’efficacité des manœuvres de dispersion.

De nombreuses femmes syriennes – laïques ou voilées – font chaque jour la preuve d’un courage et d’une détermination exceptionnels qui a valeur d’exemplarité pour leurs filles, leurs sœurs, parfois même leurs mères. Il est fort probable qu’une fois la démocratie instaurée en Syrie, elles auront à cœur de rappeler l’ampleur de leur contribution à la révolution et la légitimité qu’elles y ont acquises au péril de leur vie. Nul ne pourra leur ôter ce droit à la parole, à la représentation et l’action politique si durement acquis.

En conclusion, il apparait que la longueur et la violence meurtrière de la révolution syrienne sont susceptibles de bouleverser non seulement les équilibres politiques mais aussi les schémas d’organisation familiaux au sein de la société syrienne. Au travers de la déstabilisation du schéma patriarcal, c’est toute une nouvelle éthique de responsabilité individuelle qui se fait jour et qui autorise chaque citoyen quelque soit son âge, son sexe ou sa confession à devenir un acteur politique légitime dès lors qu’il est en mesure de mener une action concrète, immédiate et dont les effets sont tangibles pour ses pairs et ses concitoyens. A cet égard, la révolution a fait imploser le rapport au temps qui prévalait dans la société syrienne ; le fatalisme et la tendance à la procrastination n’ont plus droit de cité : « malech boukhra » n’est plus une réponse acceptable. L’action immédiate est devenue un impératif vital : il faut agir tout de suite, réagir dès maintenant, changer de locaux avant que les moukhabarat n’interviennent, prévenir tel activiste car il est en danger de mort, organiser une chaîne de solidarité pour approvisionner en vivres, en argent ou en médicaments telle brigade de l’ASL ou tel hôpital de fortune …

Par-delà les crimes commis quotidiennement par un régime aux abois, par-delà les calculs cyniques de la géopolitique et les tentatives de récupération de la révolution par certains fondamentalistes, les mutations que connaît la société syrienne, et l’exigence de responsabilité qui caractérise l’esprit de la jeune génération syrienne, constituent des sources d’espoir pour l’avènement d’une future démocratie laïque et pluraliste en Syrie.

Pierre-Alian Sohier, Marianne

http://www.marianne2.fr/Syrie-pourquoi-la-revolution-n-est-pas-pret-de-s-arreter_a219385.html

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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