Londres vers la sortie de route

Dans quelques années, la Grande-Bretagne aura quitté l’Union. On ne voit plus ce qui pourrait l’empêcher. L’approfondissement programmé de la zone euro va la contraindre à faire un choix, la multiplication des opting out (dérogations) risquant de devenir rapidement ingérable, voire tout simplement impossible (notamment sur le plan budgétaire et institutionnel) : soit intégrer la fédération européenne que les Dix-sept ont commencé à dessiner, soit divorcer à l’amiable. Or, la première voie devient de plus en plus improbable, l’hystérisation du débat politique sur le sujet européen ayant durablement braqué l’opinion britannique. On peut facilement le mesurer. Ainsi, alors qu’en 1997, le travailliste Tony Blair envisageait un référendum pour rejoindre la monnaie unique — après qu’il eut renoncé sans drame à l’opt out britannique sur le protocole social du traité de Maastricht —, son successeur conservateur, David Cameron, pourtant allié aux libéraux-démocrates pro-européens de Nick Clegg, a annoncé, samedi, qu’il était prêt à organiser un référendum sur l’appartenance de son pays à l’UE (81 % des Britanniques y sont favorables).

Certes, « quitter l’Union ne serait pas dans l’intérêt de notre pays », estime Cameron dans une tribune publiée par le Sunday Telegraph, un journal eurosceptique, « mais le fait est que les Britanniques ne sont pas satisfaits de ce qu’ils ont et moi non plus ». A minima, il veut « des modifications dans notre relation » avec l’Union : « il n’y a pas trop peu d’Europe, au contraire, il y en a trop. Trop de coûts, trop de bureaucratie, trop d’ingérence dans des sujets que relèvent des États, de la société civile et des personnes ». Il vise non seulement l’Union, mais aussi la Convention des droits de l’Homme du Conseil de l’Europe et la Cour de justice de Strasbourg que Londres juge trop intrusives. Pour le premier ministre, « des pans entiers de la législation concernant le social, le temps de travail et les affaires intérieures devraient à mon avis être mis au rebut ».

Jeudi dernier, William Hague, le très eurosceptique patron du Foreign Office, a annoncé qu’il avait lancé un audit sur « l’équilibre des compétences » entre la Grande-Bretagne et l’Union, dont les résultats devraient être publiés d’ici à un an. La stratégie des conservateurs se dessine donc : ils veulent obtenir « le retour de certains pouvoirs au niveau national », comme l’a expliqué Hague dimanche à la BBC, notamment le social ou les marchés financiers. À défaut, ce sera un référendum sur l’appartenance à l’Union. Une position inacceptable par ses partenaires : d’une part, il est impossible d’accorder un traitement spécifique à un pays dans un domaine relevant du marché intérieur. D’autre part, ce serait prendre le risque d’un détricotage généralisé, chacun ayant sa « shopping list » à faire valoir… Cela, Londres le sait parfaitement.

On voit donc mal comment un référendum (qui est d’ailleurs désormais obligatoire pour approuver tout nouveau partage de souveraineté) pourra être évité, d’autant que la nouvelle génération de dirigeants conservateurs est fanatiquement europhobe, à l’image du maire de Londres, Boris Johnson. Même si l’adhésion du pays à la CEE, le 1erjanvier 1973, a été confirmée a posteriori par référendum, le 5 juin 1975 (67 % de oui), il est douteux, cette fois-ci, que le résultat soit le même. Car l’Union qui se dessine n’a plus rien à voir avec la CEE de l’époque.

Il est vrai que la Grande-Bretagne n’a jamais été à l’aise dans l’Union. L’aventure communautaire a débuté sans elle. Rappelons les paroles historiques et visionnaires du sous-secrétaire d’État au commerce britannique qui quitta rapidement les négociations de ce qui allait devenir le traité de Rome de 1957 : « le futur traité dont vous êtes en train de discuter n’a aucune chance d’être accepté ; s’il était accepté, il n’aurait aucune chance d’être ratifié ; et s’il était ratifié, il n’aurait aucune chance d’être appliqué ; et s’il était appliqué, il serait totalement inacceptable pour la Grande-Bretagne (…) Monsieur le Président, messieurs, au revoir et bonne chance ».

Néanmoins, dès 1962, Londres a voulu rejoindre la CEE, après avoir constaté que ses tentatives de sabotage avaient échoué (Association européenne de libre échange créée en 1960 pour damner le pion à la CEE). La diplomatie britannique est constante sur ce point : mieux vaut être à l’intérieur qu’à l’extérieur d’une organisation continentale si on n’arrive pas à l’empêcher. Mais, le 14 janvier 1963, le général de Gaulle posa son véto, furieux de voir la Grande-Bretagne renoncer à se doter d’une capacité nucléaire indépendante des États-Unis. « Si la Grande-Bretagne entrait dans la Communauté, avec une foule d’autres États, la cohésion de tous ses membres n’y résisterait pas et en définitive il apparaîtrait une communauté atlantique colossale, sous dépendance et direction américaine, et qui aurait tôt fait d’absorber la Communauté européenne ». De Gaulle, qui avait de la suite dans les idées, lui opposa un second refus le 27 novembre 1967 : « faire entrer l’Angleterre et, par conséquent, engager maintenant une négociation à cet effet, ce serait pour les Six – tout le monde sait de quoi il retourne – ce serait pour les Six donner d’avance leur consentement à tous les artifices, délais et faux-semblants qui tendraient à dissimuler la destruction d’un édifice qui a été bâti au prix de tant de peine et au milieu de tant d’espoirs ». Il faudra attendre l’élection de Pompidou pour qu’elle puisse enfin adhérer.

Une fois dans la place, comme le craignait de Gaulle, Londres a su influencer le développement de l’Europe, parfois « à l’insu de son plein gré » : ainsi, Margaret Thatcher a mis longtemps à comprendre l’intérêt que représentait pour son pays le marché intérieur et le vote à la majorité qualifiée au sein du Conseil des ministres (le lancement des négociations de l’Acte Unique s’est fait malgré le véto britannique…). Aujourd’hui, il est difficile de nier que l’économie européenne a été fortement influencée par les idées « libérales » de ce pays. Mieux, Londres a soit réussi à freiner l’intégration (politique étrangère, défense, institutions), soit a obtenu un traitement particulier (affaires intérieures).

Mais en décidant de se placer en marge de la monnaie unique, en 1992, le Royaume-Uni a pris un risque : que ses partenaires, contraints par la logique même du fédéralisme monétaire, ne décident de sauter le pas du fédéralisme politique. Aujourd’hui, on y est : l’urgence financière conduit la zone euro à pousser les feux vers davantage d’intégration, vers des territoires sur lesquels elle refuse de s’aventurer alors que, ironie de l’histoire, Londres n’a d’autre choix que de la pousser à faire ce saut fédéral pour sauver la monnaie unique, sa disparition ne pouvant que l’engloutir au passage.

À Bruxelles, même les défenseurs de la Grande-Bretagne ont abdiqué : son attitude remet clairement en cause l’ensemble de l’édifice patiemment construit. Son refus de participer à davantage d’intégration (non au Fonds européen de stabilité financière, non au Mécanisme européen de stabilité, non au traité d’union budgétaire, non à l’union bancaire, non à l’union budgétaire, non à l’augmentation du budget européen, etc., etc.) devient un véritable boulet pour l’Union qui est obligée de passer, quand elle le peut, en dehors des traités existants, ce qui rend l’Europe de plus en plus illisible et de moins en moins démocratique, puisque l’intergouvernemental rend impossible tout contrôle par le Parlement européen qui est forcément celui des Vingt-sept. Bref, une sortie de Londres (mais aussi de Stockholm et de Prague qui n’ont aucune intention de rejoindre l’euro) s’impose comme une évidence. Tous les autres pays de l’Union, eux, veulent rejoindre le cœur européen.

La Commission prépare d’ores et déjà des scénarios : l’idée serait de lui proposer un « modèle suisse » à base d’accords bilatéraux. Bien sûr, le prix serait lourd à payer en terme d’influence politique et économique, puisqu’elle ne pourrait plus se prononcer sur les législations adoptées par l’Union. En outre, Londres ne pourra pas continuer à rester la première place financière où se traite la monnaie unique, alors que la zone euro cherche déjà à récupérer ce juteux marché. Surtout, elle ne pourrait guère compter sur d’autres alliés, les États-Unis n’ayant plus guère d’intérêt stratégique pour leur ancien colonisateur devenu une puissance de second rang, une tendance qui s’accentuera avec le départ de l’Union. Bref, un référendum serait un suicide politique, mais plus rien ne semble pouvoir l’empêcher.

Jean Quatremer, Coulisses de Bruxelles

http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2012/07/londres-vers-la-sortie-de-route.html

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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