Vraiment, c’est l’éditeur qui fait la littérature ?

Il convient à tout nouveau ministre de soigner la petite phrase inaugurale de son mandat. Certains la mijotent et la mûrissent avant de la lancer en pâture aux medias ; d’autres la laissent choir spontanément de leurs lèvres ; quelques audacieux, dont tout laisse à croire qu’ils seront de plus en plus rares, se hasardent à la tweeter. Car ils savent tous qu’elle les poursuivra longtemps. Comme un étendard ou une casserole, c’est selon. Plus encore pour un ministre de la Culture que pour un ministre de l’Agriculture car il est supposé plus lettré, allez savoir pourquoi. Pour Aurélie Filippetti, c’est fait depuis jeudi dernier. Et sa petite phrase risque de faire des vagues.

La ministre discourait devant l’assemblée générale du Syndicat national de l’édition. Du lourd. De la fumée blanche avait récemment été observé au-dessus de Saint-germain-des-Près : habemus papam ! Le président Antoine Gallimard venait de passer le témoin au président Vincent Montagne. Hommages furent donc rendus par la représentante du gouvernement. Puis la ministre confirma que la TVA sur le livre serait, comme promis, ramenée à 5,5%. Elle exprima le souhait que la TVA sur le livre numérique fût alignée sur celle du livre imprimé. Puis elle confia son fort désir que les éditeurs baissent le prix du livre numérique et augmentent la part revenant aux auteurs sans quoi on entrerait  dans « l’ère du soupçon » (non, ce n’est pas celle-là, sa petite phrase, d’autant qu’elle est empruntée à Nathalie Sarraute) et nombre d’auteurs seraient tentés d’exiger un contrat spécifique pour la parution de leurs œuvres en numérique. « Et vous savez, comme moi, qui se tient en embuscade…. » (mais ce n’était pas encore celle-là, sa phrase) dit-elle, le ton et le regard chargés de sous-entendus faisant résonner les points de suspension tel un vol d’Amazon sur l’azur étoilé, licence poétique qu’a dû apprécier le ministre Arnaud Montebourg, qui a depuis peu le bonheur d’accueillir les entrepôts de la librairienumber one in the world dans sa Bourgogne (est-ce pour cela que le nom d’Amazon ne fut pas cité alors qu’il figure dans le texte du discours ?). Puis elle avoua son affection particulière pour Rousseau et Proust, coup de cœur qui correspond également à deux commémorations. Enfin, elle dénonça sans dénoncer personne les dangers de l’autoédition, phénomène encouragé par Google & Co, qui consiste pour un auteur à se passer d’éditeur et autres intermédiaires entre lui et les lecteurs: « Leur modèle
 est séduisant : il réclame la « démocratie des écrivains », là où régnait la
« République des lettres ». Je ne partage pas ce point de
vue et je crois qu’il est utopique » a dit la ministre de la Culture en se lançant dans une saine défense et illustration du métier. Et là, on brûle, on approche de la petite phrase : « Tous les textes ne sont pas des livres et c’est précisément à l’éditeur que
revient de faire le partage ; c’est lui, qui, devant la multitude des textes, doit
porter la responsabilité de savoir dire non, quitte à, parfois, commettre une
erreur. Il n’y a pas de livre sans éditeur ; l’éditeur distingue la création, puis il
l’accompagne ». Et Aurélie Filippetti  d’engager les uns et les autres à ne pas être naïf face au chant des sirènes technologiques.  Et la petite phrase ? Patience, que diable, on y vient !. Ne jamais oublier que tout discours ministériel a pour secrète ambition de porter la langue de bois au rang d’un des beaux-arts. Heureusement, il y a les cocktails à l’issue des discours. Aux harangues succèdent les harengs. C’est là que les choses se disent vraiment le champagne aidant. Encore faut-il les solliciter. Ce qu’a fait Nicolas Gary, rédacteur en chef du site spécialisé ActuaLitté sur cet internet de malheur qui donne tant de souci aux gens du livre. Il l’a poussée à en dire davantage car enfin, s’il est bien vrai qu’il n’y a pas de livre sans éditeur, il n’y a ni livre ni éditeur sans auteur. Mais une fois qu’on a dit cela, on n’est pas très avancé. Alors, Mme le Ministre ? Elle tient que l’écrivain ne naît qu’au travers du regard de l’éditeur; avant cette rencontre qui vaut adoubement, il n’existe pas comme tel. “Et moi je l’ai ressenti en tant qu’auteur : j’aurais pu écrire le même livre que celui que j’ai rédigé (Les Derniers jours de la classe ouvrière, 2003) Mais si je n’avais pas eu Jean-Marc Roberts[patron de Stock], le résultat n’aurait pas été le même. On a besoin de cette médiation, pour se reconnaître, soi-même, comme auteur, et pour savoir que son texte est vraiment un livre. Tous les textes ne sont pas des livres. C’est l’éditeur qui fait la littérature ».

La petite phrase qui tue, c’est la dernière. Si nous sommes de ceux qui louent le métier d’éditeur comme étant indispensable à l’auteur, nous ne considérons pas pour autant que l’autoédition soit un mirage, un piège à fric, un miroir aux alouettes. Mais écoutez déjà monter la clameur du petit peuple des écrivains : si c’est l’éditeur qui fait la littérature, et nous alors, qu’est-ce qu’on fait ?

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/07/04/vraiment-cest-lediteur-qui-fait-la-litterature/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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